En bouclant le rachat du chantier américain de catamarans sportifs de grand luxe Gunboat en début d’année, le groupe Grand Large Yachting, basé à Cherbourg, franchit une nouvelle dimension dans sa jeune existence.
En l’espace d’une bonne dizaine d’années, les fondateurs du groupe Grand Large Yachting, Stéphan Constance et Xavier Desmarets, ont créé ex nihilo un groupe pesant aujourd’hui 26 M€ de CA dont 80 % à l’export, 230 salariés et comptant dans ses actifs, outre Gunboat, les chantiers Allures Yachting, Outremer, Garcia Yachting, Alu Marine et Grand Large Services. Analyse des facteurs de réussite de la saga du groupe avec son cofondateur, Stéphan Constance.
Le tandem
L’histoire du groupe Grand Large Yachting se confond avec celle de ses deux fondateurs. Issus de la même promotion 89 à l’école Centrale d’Ingénieurs de Lyon, les deux élèves ingénieurs décident ensemble d’aller « se défroquer à l’école de commerce Sup de Co Lyon, intéressés par l’enseignement du management dispensé dans l’établissement, et par le nombre plus important de filles qu’à Centrale« , confesse Stéphan, avec cette pointe d’humour dont il ne se départit jamais et qu’il partage avec son camarade de promotion : « après Centrale, nos parcours professionnels ont divergé pendant quelques années mais nous sommes toujours restés en contact, et j’ai fini par le rejoindre au BCG, le Boston Consulting Group à Paris« . Dès lors, le tandem ne va plus se quitter. « Aujourd’hui, révèle Stéphan, il n’y a pas une décision, importante ou pas, qui ne soit pas partagée avec Xavier. C’est une de nos grandes forces« . Dans ces conditions, la fameuse solitude du chef d’entreprise seul face à des décisions stratégiques engageant tout un avenir ne résiste pas à cette direction à deux têtes.
L’approche matricielle des marchés
Après quelques années au BCG, Stéphan Constance rêve de partir en voyage en famille avec ses enfants. « J’étais alors dans la même réflexion que mes clients d’aujourd’hui quant au choix d’un bateau de grand voyage, monocoque ou catamaran pour le programme, polyester, aluminium ou métal pour la solidité, dériveur intégral pour la liberté« . Stéphan Constance fait alors le tour du marché des voiliers, tout en proposant à son coreligionnaire le partage de son acquisition et de son utilisation successive autour d’un projet de grand voyage en famille. « La particularité du BCG, constate a posteriori Stéphan Constance, c’est qu’il amène à porter un regard business à tout ce qui vous entoure. En regardant le marché du dériveur intégral de grand voyage, on a constaté qu’il y avait une offre populaire mais très datée, de qualité mais très chère et très artisanale, dans laquelle on ne se retrouvait pas, comme un certain nombre d’autres personnes qui partageait ce constat. On a vu là une opportunité de marché« . Allures Yachting nait en 2003 de cette analyse matricielle du Boston Consulting Group, dont on sent l’emprise à chaque étape de la croissance du groupe. Le choix d’implanter le chantier à Cherbourg relève également de cette démarche. Stéphan Constance précise : « le contexte industriel était très favorable et les élus locaux se sont engagés à fond derrière nous en nous prêtant de l’argent. Toute la logique d’implantation du chantier était rassemblée à Cherbourg : l’environnement et le port de pleine eau, sa rade navigable toute l’année quelles que soient les conditions météo et permettant l’accueil de clients étrangers été comme hiver, la culture navale environnante, les compétences locales« .
L’écoute et la proximité de la clientèle
Le chantier Allures Yachting connait un démarrage rapide mais à mesure qu’il se développe, les demandes de SAV affluent. « L’idée nait de créer une entreprise qui pourrait soulager le chantier de tous les services qu’il peine à satisfaire. Quand un client appelle pour une pièce détachée ou une question technique, on y répond mais sans y attacher toute l’attention qu’il faudrait car le chantier reste dans une logique industrielle. La difficulté est également de monétiser des demandes facturées quelques dizaines d’euros. Il est bien difficile de demander à un client venu visiter le chantier à maintes reprises, qui a déjeuné avec toi, et qui t’appelle pour se faire expédier une pompe de cale à 15 € et 40 € de frais de port un chèque de 55 euros. Ce n’est pas audible dans la relation« . De là va naître l’entreprise Grand Large Services, dont Philippe Hasne assure le management aujourd’hui.
Stéphan Constance, qui commercialise lui-même les bateaux du chantier en assurant leurs visites sur tous les salons où ils sont exposés, s’aperçoit également qu’une partie de sa clientèle passe sur la solution du catamaran. Stéphan explique : « on les voit au tout début avoir un peu honte de leur choix, puis au final être fiers d’avoir acheté un catamaran. On a bien senti le glissement du marché du bateau de grande croisière vers ce segment« . Alors que son chantier subit le phénomène, Stéphan apprend lors d’une discussion de ponton au Grand Pavois de la Rochelle que le chantier de catamarans de grand voyage Outremer, installé à la Grande Motte, vient de déposer le bilan. Stéphan et son associé déposent alors une offre de reprise, constatant à la fois le succès grandissant du catamaran de grand voyage, et les mêmes problématiques qu’ils partagent avec les gérants du chantier méditerranéen. Toujours à l’écoute de leur clientèle, et appliquant les mêmes solutions à Outremer que celles appliquées à Allures Yachting, ils redressent le chantier en le faisant passer de 2 à 15 M€ de CA entre 2007 et 2017.
La croissance externe et les produits de niche
Suite au rachat d’Outremer, Stéphan constate : « il est infiniment plus facile de redresser une entreprise, pour peu qu’elle ait un produit avec des caractéristiques bien nettes, une marque située dans une niche peu attaquée et un concept pertinent, plutôt que de construire une marque de toutes pièces comme avec Allures Yachting« . Les deux associés sont désormais en alerte sur ce type de développement externe, sans en faire cependant une stratégie prioritaire. En 2010, l’opportunité du rachat du chantier de voiliers Garcia, situé à Condé-sur-Noireau dans le Calvados, se présente à eux. Stéphan analyse : « Garcia était dans une logique très proche de celle d’Allures avec des bateaux de grand voyage entièrement en aluminium venant compléter l’offre existante. Les synergies étaient évidentes et le rachat s’est imposé au groupe comme une nécessité« . Un actif de choix au bilan du groupe Grand Large Yachting quand on sait que 350 bateaux produits au chantier Garcia en l’espace de 40 ans naviguent aujourd’hui sur tous les océans du monde. Avec la nouvelle gamme Explorer fabriqué par Garcia, le groupe permet aujourd’hui à des familles de se frotter aux conditions extrêmes du grand nord canadien et de l’Arctique !
La diversification pour amortir les risques
En 2013, Stéphan constate que le marché de la construction nautique ne reprend pas. Il expose : « la crise de 2008 nous a appris que non seulement il y a des cycles et des crises dans l’économie mais qu’elles peuvent être d’une violence terrible, avec la chute mondiale de 50 % de la construction nautique en un an et un niveau d’étiage du secteur extrêmement persistant. On a alors souhaité se diversifier par proximité, toujours autour de notre cœur de métier plaisance« . A cette période, le chantier ligérien Alu Marine, spécialisé dans les navires de servitude et les projets spéciaux en aluminium, dépose le bilan. Le groupe rachète alors ce chantier. Stéphan commente : « l’opportunité de diversifier nos activités tout en se développant sur les métiers de l’aluminium, et en élargissant nos capacités de production à des catamarans jusqu’à 50 mètres sécurisait le groupe. L’essentiel a surtout consisté à se positionner sur un marché B to B professionnel dont les cycles sont différents de ceux de la plaisance« . Très habile, le groupe minimise les risques en se diversifiant dans un domaine qui reste le sien en termes de construction.
La filière nautique française
Le rachat et le rapatriement en France du chantier américain Gunboat en début d’année fait du groupe Grand Large Yachting l’un des modèles les plus efficients en matière de développement économique nautique. « Gunboat est une marque iconique comptant de nombreux aficionados outre-Atlantique, et considéré comme la Ferrari des catamarans de croisière rapide, explique Stéphan, avant de poursuivre : les bateaux sont dotés de technologies très haut de gamme issues de la régate et sont construits en carbone époxy. Leurs propriétaires peuvent à la fois se faire plaisir en famille en croisière d’été, tout en remportant des courses aussi prestigieuses que les Voiles de Saint-Barth, la Heineken Regatta ou les courses newyorkaises avec des équipages professionnels à bord en saison de compétition« . Stéphan énonce les ambitions : « Gunboat constituera à la Grande Motte avec Outremer le pôle catamaran du groupe, avec toutes les synergies que l’on peut imaginer. Le chantier devrait employer une soixantaine de personnes avec l’idée de retrouver l’effectif de 160 salariés si tout va bien, comme sur l’ancien site de production« . En relocalisant en France la production des catamarans Gunboat, produits tour à tout en Afrique du Sud, en Chine puis aux Etats-Unis, Stéphan Constance, estime que la désindustrialisation du territoire français n’est pas une fatalité : « quand on regarde la place de la production française de plaisance, le pays est leader mondial dans le domaine du voilier, du catamaran, du semi-rigide, et des engins de plage. Le groupe Jeanneau Bénéteau, numéro un dans le monde, fabrique l’essentiel de ses bateaux dans l’Ouest de la France. Cela démontre toute l’importance d’une filière. Allures n’aurait jamais réussi sans être à l’aspiration d’une filière forte avec des industriels puissants, stimulant des architectes, des équipementiers, des innovations. La filière nautique française est puissante et dominatrice« .
A 49 ans, Stéphan Constance avoue pourtant un revers dans sa brillante carrière : « j’ai manqué mon rêve de partir en voyage en famille à bord d’un bateau à voile lorsque mes enfants étaient encore petits. La violence de la crise de 2008 m’a obligé à rester aux commandes du groupe au moment où la fenêtre de départ était ouverte« . Mais Stéphan reste positif : « il me reste quelques années à attendre que le petit dernier soit un peu plus grand pour partir, sur un format différent, mais toujours en monocoque« . D’ici là, le groupe Grand Large Yachting continue à surfer sur le succès et vise un chiffre d’affaires de 50 M€ d’ici 5 ans. Avec tout le panel d’outils qui a fait la réussite du groupe depuis sa création à Cherbourg en 2003.
