Envoyé spécial de la Filière Nautique Normande, Laurent Gaudez s’est immergé 50 heures durant à l’intérieur du rallye Fish & Ships du 16 au 18 septembre, à bord du Dufour 44′ des Guides du Grand Large, le Twinkle, pour tenter d’extraire l’esprit de cette expédition en escadre pas comme les autres et en comprendre le succès grandissant.
Imaginez plus d’une cinquantaine de voiliers de tous types et 250 plaisanciers de tous niveaux s’élançant de Cherbourg en flottille chaque deuxième weekend de septembre à destination d’Aurigny. Accompagné de skippers professionnels, et agrémenté d’un programme d’animations à terre très sympathique, c’est le rallye Fish & Ships, réinventant la plaisance pour la rendre plus sûre et conviviale. Récit d’une croisière qui s’amuse souvent, se corse parfois, et s’imprime dans nos souvenirs à jamais.
En France, tout commence par des gueuletons !
Vendredi 16 septembre – 21h00. Nicolas, le skipper du Twinkle, a rassemblé son équipage, à la veille du départ, autour d’une table au restaurant surplombant la capitainerie. Dans le QG de tous les navigateurs cherbourgeois, Christophe, Charly, Sylvia et les autres font connaissance, verres à la main et histoires drôles à la bouche. Certains savent naviguer, d’autres sont là pour apprendre, d’autres encore viennent juste pour le fun.
D’ailleurs, après le repas, une partie de l’équipage va pousser jusqu’à tard dans la nuit, parcourant les ruelles cherbourgeoises, goûtant un rhum arrangé, trépignant sur une piste de danse, avant d’embarquer sur le bateau. Le lendemain, le Twinkle des Guides du Grand Large se chargera de les secouer mieux que le contenu des shakers qu’ils ont bus ce soir-là.
Réveil poussif pour l’équipage
Samedi 17 septembre – 8h00. Si la nuit a été courte pour certains, le sifflement des drisses dans les mâts a bien perturbé le sommeil des autres. Le vent est fort depuis la veille et laisse augurer une navigation sportive. Notre skipper, Nicolas, briefe son équipage sur les préparatifs et les manœuvres. Il a l’œil vif, le geste précis, l’explication claire et didactique. Il n’a pourtant pas beaucoup dormi. Il faudra qu’il m’explique comment il fait !
Sur la terrasse du restaurant, les organisateurs clôturent les inscriptions et remettent aux équipages les sacs sponsors contenant le kit de participation règlementaire : flamme, saucisson et bouteille de rouge, comme la couleur des casquettes floquées Fish & Ships 2016″, destinées à devenir collector. Les instructions de navigation sont essentielles à la bonne marche du rallye, et gages de sécurité, tout comme la veille VHF obligatoire sur le canal 72. Radio Fish & Ships est un lien invisible qui rend le rallye plus familial et rassurant.
Sur le pont, l’équipage termine la préparation du bateau. Malgré un bon 25 nœud de Nord-Ouest annoncé, on décide de mettre le « gégène » et de hisser toute la grand-voile. Le Twinkle, bateau amiral de la flotte des Guides du Grand Large, est raide à la toile avec son tirant d’eau abyssal et son lest d’haltérophile. A l’intérieur, on range l’avitaillement. Attention les secousses, tout doit être calé pour le parcours aller de 23 milles entre Cherbourg et Aurigny.
L’effet Fish & Ships
Dans la rade, la flotte des bateaux attend que les organisateurs donnent le départ, à l’abri des vagues. A 11h00, une cinquantaine de voiliers coupe la ligne au près serré vers le Cap de la Hague. Certains prennent l’option tribord amures pour se dégager de la côte et contourner le redouté Raz Blanchard, quitte à faire plus de route. Tous les participants ont pris la météo et savent que ça va être « chaud ». Personne ne renonce à ce moment du rallye. C’est l’effet Fish & Ships. Dans une mer très formée, quelques-uns vont sagement renoncer. Ils seront sortis quelques heures, fiers de dire « j’y étais« . Toujours mieux qu’une marée de plaisancier fait trois à quatre sorties par an au maximum, le plus souvent en été. Avec la Fish & Ships, on prolonge la saison.
A bord du Twinkle, Rozen, rebaptisée Roz – rayer la mention zen inutile – s’active sur les winchs et effectue les réglages demandés par le skipper. Le bateau doit atteindre les sept nœuds, sa vitesse de croisière. Nicolas précise : « tout est dans le réglage des voiles. Il n’y a pas de mauvais barreurs, il n’y a que de mauvais régleurs« . Et puis la Fish & Ships a beau ne pas être une régate, pas question de laisser la tête de la flotte à quiconque !
L’équipage a la fâcheuse tendance à se masser dans le cockpit, rechigne à mettre ses jambes à l’extérieur et le postérieur dans l’eau des embruns qui inonde le pont. Sylvia, à l’avant-poste, reçoit des paquets de mer. C’est une novice. Mal équipée, sans bas de ciré, son jeans en coton éponge toute l’eau du pont. Le synthétique, c’est moins chaud mais ça finit toujours par sécher. Tout en énergie, Roz relaye également les instructions du skipper auprès de l’équipage. Ses imprécations se perdent parfois dans le vent qui fait giter le bateau jusque dans les filières.
Jubilation… et décomposition
Avec l’appareil photo que m’a prêté Charly, le copropriétaire du Twinkle, je mitraille la flotte des bateaux dans le sillage du Twinkle, et l’équipage sous une lumière magnifique et un soleil bienfaisant. Nicolas me laisse barrer. Bras tendus, avec mon envergure d’albatros, je touche à peine les deux extrémités de la barre à roue géante du Twinkle. Le bateau se dirige du bout des doigts. Jubilation…
Arrive le passage du Raz Blanchard. Ça cogne dur dans les creux ! Décomposition… L’équipage commence à perdre ses couleurs. Les gros coefficients des marées d’équinoxe génèrent un courant monstrueux au large de la Hague. L’un des plus forts d’Europe. Le potentiel de courant électrique des futures hydroliennes qui vont être immergées dans la zone est estimé à trois gigawatts ! Vingt fois plus que le nouvel EPR en construction non loin de là à Flamanville. Ce samedi, le courant de marée avoisine les 8 à 10 nœuds et le vent souffle en sens inverse. Le Raz Blanchard se transforme en tôle ondulée, avec vagues de trois mètres. Nicolas décide de tirer un contrebord pour contourner le secteur. L’envoyé spécial de la F2N va quand même y laisser son petit déjeuner.
C’est pas l’homme qui prend la mer…
En vue d’Aurigny, le skipper abat et le Twinkle s’envole à 12 nœuds. Delphine, qui a rejoint l’équipage ce matin, prend la barre. Elle aussi est novice. Elle est pourtant très à son aise sur le bateau. Le mal de mer, connait pas ! Elle a même participé à toutes les manœuvres. Renaud, le chanteur, va devoir changer les paroles de sa célèbre chanson : « c’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme, mais elle prend pas la femme, qui préfère la campagne« . Tout faux sur ce coup-là.
Arrivé à Aurigny après quatre heures de navigation, le Twinkle mouille dans le port de Braye. Le temps de ranger le bateau, on prépare à la hâte un apéro réconfort et tout l’équipage se rassemble dans le cockpit autour des amuse-gueules et des boissons qui réchauffent les corps et échauffent les esprits. L’air est doux et on échange ses impressions sur cette navigation bien agitée. Il faut dire que la Fish & Ships n’est pas tous les ans aussi musclée. Cette sixième édition est même un cru d’exception.
Quelques-uns souhaitent débarquer et visiter l’ile. Il est encore tôt, à l’heure anglaise. Située à quelques petits kilomètres des côtes françaises, Aurigny (Alderney) n’en est pas moins une possession britannique. La faute à Guillaume le Conquérant, Duc de Normandie, qui a commencé par s’emparer des Iles Anglo-Normandes avant l’Angleterre suite à la bataille d’Hastings en 1066. Lorsque Philippe-Auguste reprend la Normandie en 1204, les Iles Anglo-Normandes vont rester sous contrôle anglais. Résultat, à quelques encablures du Cotentin, et une poignée d’heures de navigation de Cherbourg, on se retrouve dans le dépaysement le plus exotique, en terre britannique. Un peu râlant de voir que les anglais aient fait main basse sur ces iles si près de la côte française, mais on pourra toujours se consoler en se disant que l’Angleterre est une colonie normande. D’ailleurs, le Duc de Normandie en reste officiellement propriétaire. Et une terre britannique à deux pas de Cherbourg, c’est un bien bel atout dans la réussite de la Fish & Ships.
Le chien de berger du rallye surveille ses bateaux
La descente à terre est assurée par le taxi boat de Port Bray pour quelques pounds. A 19h00, l’équipage se retrouve au Harbour Lights, le bistrot du coin, pour un pot d’accueil et un repas. Quelques bateaux manquent encore à l’appel.
Certains plaisanciers ont oublié de pointer plus au nord, à la renverse du courant, et ont faillé se retrouver… à Guernesey ! Heureusement, Frédéric Huet, patron d’Ariès AMS Marine, et coorganisateur de la Fish & Ships, surveille le troupeau et secourt les brebis égarées à bord de son semi-rigide surpuissant. C’est le chien de berger du rallye. En plus, après minuit, il assure le taxi boat pour les plaisanciers qui s’attardent au bar du Harbour Lights. Ils ont tout prévu, les organisateurs de la Fish & Ships.
Au Harbour Lights, Nicolas Yvon, gérant de la Voilerie North à Cherbourg et organisateur lui aussi, accueille les plaisanciers et fournit des tickets d’entrée aux têtes en l’air qui ont perdu les leurs sur le trajet. Quand on vous dit qu’ils ont tout prévu ! Nicolas Yvon est un des pères de la Fish & Ships. Avec Nicolas Tardy et Frédéric Huet, ils ont imaginé ce rallye après avoir mangé un fish and chips un soir à la sortie du bistrot de Port Braye. En substituant le « C » de chips par un « S », la Fish & Ships était née.
Charly renchérit : « dans ce rallye, la navigation est secondaire. L’idée est plus de s’amuser, rencontrer d’autres navigateurs, se tirer la bourre sans être en compétition, sans trop de pression. La pression on la boit au bar à la troisième mi-temps« . Christophe conclut : « la Fish & Ships, c’est quelque chose qui ne se raconte pas, mais qui se vit« . Analyse qui restera dans l’histoire des commentaires du rallye !
Sur les terrasses étagées du Harbour Lights, les équipages refont leur navigation autour du fameux fish and chips et d’une bière anglaise. Gérard, qui naviguait sur un Dufour 36′ de la flotte des Guides du Grand Large, s’est joint au groupe. Il confie : « le rallye a le mérite de mélanger amateurs et professionnels, et faire partager des expériences en toute simplicité.
La soirée se poursuit, animée par des musiciens locaux. Dave Hick, bluesman à la voix rauque, puis Shane Peckover, claviériste et chanteur de succès millésimés, rappellent aux plaisanciers qui ont transformé le rez-de-chaussée en salle de concert, qu’outre le fish and chips, sommet de l’art culinaire mondial, les anglais ont aussi inventé le pop rock. L’équipage du Twinkle rembarque en défilé. Certains s’attardent au bar sans trop se préoccuper de l’heure matinale à laquelle il faudra appareiller le lendemain. Nicolas, le skipper, en fait partie. Mais j’ai percé le secret de sa résistance physique. Comme les skippers de course au large ou de convoyage au long court, il dort… entre les vagues.
Dimanche 18 septembre – 7h30. Bastien, dit Babasse, est à la ramasse.
Il n’est pas donné à tout le monde de gérer son sommeil entre deux creux de houle. Heureusement, Damien et Renaud, fidèles élèves des Guides du Grand Large, font le job. A 10h00, le comité libère les bateaux qui prennent leur cap au bon plein vers la Hague. Sans attendre, certains voiliers ont déjà franchi la ligne. Ils vous diront que c’est parce qu’ils ont un train à prendre. Mais personne n’est dupe. Ils veulent mener la danse devant le Twinkle ! Nicolas, le skipper explique : « la régate est une activité très focale. Le rallye Fish & Ships permet à des propriétaires de bateaux, et à des amateurs non propriétaires, de se confronter sans enjeu autour d’un parcours sympathique. Ils viennent de Cherbourg et de ses environs, mais également de Paris, Grenoble, Rennes, Perros, et de toute la France pour participer au Rallye« .
Roz, qui depuis sa Bretagne, travaille occasionnellement pour la Guides, ajoute : « avant tout, l’esprit du rallye tient dans son côté festif, ouvert à tous, avec un encadrement sécurisant et des conseils techniques, qui permettent aux plaisanciers ne possédant pas toutes les compétences pour régater, de participer à ce genre de rassemblement. Certains viennent même avec leurs enfants« .
Les 23 milles du retour sont avalés comme une pinte de lager au Harbour Lights
Dans une mer moins formée que la veille et un vent plus clément et portant, toute la flotte déboule vers Cherbourg à belle allure. Certains vont même finir sous spi. Le Twinkle fonce 12 nœuds vers Cherbourg, et 14 nœuds sur le fond. A cette vitesse, les 23 milles du retour sont avalés comme une pinte de lager au Harbour Lights. Aux abords du Raz Blanchard – encore lui ! – les embruns escaladent le pont. Delphine est en première ligne, équipée des bottes fourrées que Charly lui a prêtées. Juste que personne ne lui a expliqué qu’il fallait mettre le bas de ciré par-dessus. Du coup, Delphine en a rapidement plein les bottes.
Vers 13h00, toute la flotte arrive en rade de Cherbourg. Le vent a molli à l’avant et les derniers voiliers ont refait leur retard, d’autant que le Twinkle n’a pas sorti son spi. Babasse, également breton de son état, émerge de son sommeil. Il s’est endormi dans le carré un café à la main. Roz sort de sa bannette après avoir fait une sieste réparatrice. Ils savent gérer l’effort, nos équipiers bretons. Au ponton, accus rechargés à bloc, ils affalent et replient les voiles, rangent le bateau, lovent les bouts avec efficacité, avant de foncer à la rôtisserie du coin acheter des victuailles pour un pique-nique improvisé sur la terrasse de la capitainerie.
Une douche plus tard, tous les plaisanciers de la Fish & Ships, sauf ceux qui avaient un train à prendre, retrouvent du punch, un punch planteur à la main. Au micro, Jean Lecarpentier, Président du Yacht Club de Cherbourg, chambre les plaisanciers qui se sont laissés piéger samedi par le courant du Raz Blanchard : « ils auront appris quelques chose weekend« , s’amuse-t-il, tout en appuyant sur les vertus pédagogiques de la Fish & Ships.
On se sépare en se promettant d’être au rendez-vous de l’édition 2017, tout en espérant qu’elle sera moins musclée, mais sûrs qu’elle sera au moins aussi conviviale, riche en échanges et en rencontres incroyables. Une bien belle aventure, cette Fish & Ships.
Contact
Nicolas Tardy – Guides du Grand Large
06 83 20 52 22 – nico@guidesdugrandlarge.fr
